Le rayon bio des supermarchés : évolution des politiques distributeurs ou outil marketing ?

Un écho du blog de nos amis qui luttent contre l’arrivée d’un Carrefour Market de 1950 m2 au 92 boulevard Gambetta dans le 20e (https://nonaucarrefouraurectorat.wordpress.com) :

Même si des évolutions sont possibles (meilleure offre en produits bio français, prix d’achats équitables…), le système sur lequel repose Carrefour [ou Casino, à travers sa filiale bio « Naturalia »] s’appuie sur une recherche de produits standardisés, en volume et peu chers, pour des profits toujours croissants, excluant de fait des formes d’agriculture alternatives, les petits producteurs et les mangeurs citoyens les plus défavorisés.

Les systèmes alimentaires sont aujourd’hui largement industrialisés. À tous les niveaux, les acteurs, semenciers, industries phytosanitaires, agro-alimentaires et distributeurs, et les capitaux se concentrent. Près de 90 % des produits alimentaires de grande consommation passent par seulement cinq centrales d’achat. En France, Carrefour-Promodès couvre le tiers du marché alimentaire (Christian Jacquiau, Les coulisses de la grande distribution, Albin Michel, 2000, et rapport Grande distribution et croissance en France, DGCCRF).
Cette situation d’oligopole se traduit par une gouvernance alimentaire qui exclut producteurs mais aussi citoyens (en entretenant l’illusion du choix lorsque les produits sont en fait issus d’une poignée de centrales) et des systèmes alimentaires dont les impacts et les externalités négatives sont de plus en plus importants :

– Emploi
En France, l’industrialisation de l’agriculture a fait chuter la part des emplois agricoles de 30 % à 3,5 % en cinquante ans. Aujourd’hui, un tiers des agriculteurs gagne moins de 350 € par mois (rapport Agreste, « L’agriculture française depuis cinquante ans »). L’impact du secteur de la grande distribution sur la création d’emplois ne compense pas toujours les pertes liées à l’évolution des technologies employées (caisses automatiques, numérisation des achats), ni la disparition des commerces de proximité : pour un emploi créé dans les GMS, cinq sont détruits dans l’économie locale (Tous comptes faits, Agnès Denis, 2008). Plusieurs études montrent d’ailleurs que l’installation d’un supermarché s’accompagne de la destruction du tissu social au niveau local (http://www.ilsr.org/key-studies-walmart-and-bigbox-retail/ dans Ils changent le monde, 10001 initiatives de transition écologique, Rob Hopkins, 2014).

– Santé
L’industrialisation des systèmes alimentaires et la démocratisation des GMS s’est accompagnée d’une recrudescence des maladies cardio-vasculaires, du diabète et de l’obésité (+76 % d’augmentation depuis 1980). En France, une personne sur deux est en surpoids, le problème touchant en particulier les populations les plus défavorisées (étude INSERM). À cela s’ajoute les maladies liées aux produits phytosanitaires, ces « béquilles chimiques » sur lesquelles s’appuient les productions hyper-mécanisées pour répondre à la demande de l’industrie agro-alimentaire.

– Économie
La financiarisation des systèmes alimentaires et les spéculations sur les matières premières alimentaires accentuent la volatilité des prix. En parallèle, face à la situation d’oligopole de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution, les agriculteurs sont parfois contraints de vendre au-dessous du prix de production, une incohérence bien connue par la filière laitière française (Lactalis, Le beurre et l’argent du beurre, Envoyé spécial du 13 octobre 2016).
À tel point qu’une filière de commerce équitable Nord-Nord est en train de se structurer en France !

– Accessibilité
Enfin, cette pression sur les producteurs n’a en rien permis d’atteindre un objectif d’accès à tous à une alimentation saine et équilibrée : en France, près de 4 millions de personnes dépendaient des aides alimentaires en 2016 (données INSEE).

Dans ce contexte, d’autres formes d’agriculture et de gouvernance alimentaire émergent et se développent : agriculture biologique, projets alimentaires territoriaux, circuits courts de proximité… L’un des arguments avancés par l’enseigne Carrefour pour promouvoir son projet de grande surface est justement de proposer une gamme de produits biologiques à prix accessible pour répondre à une demande croissante d’aliments plus « sains » et « respectueux de l’environnement ».

De quelle bio est-il question ?
À l’origine, l’agriculture biologique est « basée sur des cultures associées, une complémentarité cultures-élevage, une protection du sol et une gestion responsable des ressources non renouvelables. Mieux encore, cette agriculture conduira à valoriser la main-d’oeuvre, reconnaître les savoirs paysans et renouer les liens avec la société » (définition tirée de Changeons l’agriculture, J.Caplat, 2011).
Aujourd’hui, l’agriculture biologique c’est aussi un label, dont les exigences ont été revues à la baisse depuis sa normalisation européenne, et dont les dérives commencent à être pointées du doigt. La philosophie initiale de la bio – agriculture respectueuse de l’environnement et juste rémunération du producteur – est-elle compatible avec la logique productiviste et consumériste des systèmes alimentaires dans lesquels s’inscrit la grande distribution ?

Tirer les coûts vers le bas, mais à quel prix ?
Dans sa course effrénée aux matières premières alimentaires les moins chères, la grande distribution oriente la bio vers une bio industrielle, qui produit de gros volumes pour des économies d’échelle. Des économies ? En apparence seulement, car le calcul n’intègre pas les nombreuses externalités négatives d’une bio industrielle :

– Des conditions de travail précaires, des prix d’achat trop bas, quitte à privilégier les importations aux production locales.
– Une logique de rentabilité qui oriente la production vers une agriculture sans béquilles chimiques, avec les mêmes problématiques qu’en conventionnel : monocultures intensives, usant les sols et la biodiversité (From uniformity to diversity, rapport IPES Food, 2016) mécanisation et travail systématique des sols, cultures hors-sol gourmandes en eau, en fioul (pour chauffer les serres) et en plastiques, comme c’est le cas des fraises bio produites en Andalousie (La Bio, entre business et projet de société, Philippe Baqué, 2012).
– Une relation de dépendance des agriculteurs maintenue, envers les banques (difficultés à rembourser les emprunts), les semenciers, l’importation d’aliments pour l’élevage (en particulier du soja pour les poules) et la grande distribution.

Une politique de distribution peu cohérente avec les objectifs de la bio
Au-delà de la façon dont la grande distribution oriente les systèmes agricoles, même en bio, la logique de commercialisation entre en contradiction avec les valeurs mêmes d’un système alimentaire durable. En ignorant le concept de saisonnalité et en recherchant les prix les plus bas, les importations prennent le pas sur le local. Chez Carrefour en particulier, les légumes d’été bio sont proposés toute l’année : d’octobre à avril, tomates, courgettes et autres poivrons proviennent alors d’Espagne, d’Italie voire d’Afrique du Nord (« La grande distribution s’engouffre dans la bio et en menace les valeurs », article Reporterre). Les prix plus bas étant pratiqués dans d’autres pays : « plus de la moitié des fruits et légumes et 40 % de l’épicerie sèche proviennent de l’Europe, du Maroc, de Turquie, voire de beaucoup plus loin » d’après la directrice de l’Agence bio (« Que vaut le bio des grandes surfaces », Le Figaro).
La part du marketing dans les produits bio pose aussi question : suremballages ou produits hauts de gamme, in fine, le marketing vide de leur sens les produits bio, tout en augmentant la note.

Évolution des politiques de la distribution ou greenwashing ?
Au-delà du cahier des charges, la bio propose une évolution des systèmes alimentaires, vers une économie relocalisable et solidaire (charte des valeurs de la FNAB, avril 2016). À l’opposé, développer la bio des supermarchés pour toucher le plus grand nombre, ou servir d’argumentaire à l’installation de nouveaux supermarchés, « renforce un système qui concentre les pouvoirs, détruit des emplois, industrialise l’agriculture et exploite les paysans » (Cyril Dion, « Le bio dans les supermarchés, c’est pire ou c’est mieux ? », Kaizen magazine).

Mêmes si des évolutions sont possibles (meilleure offre en produits bio français, prix d’achats équitables…), le système sur lequel repose Carrefour [ou Casino, à travers sa filiale bio « Naturalia » s’appuie sur une recherche de produits standardisés, en volume et peu chers, pour des profits toujours croissants, excluant de fait des formes d’agricultures alternatives, les petits producteurs et les mangeurs citoyens les plus défavorisés.

Vivement l’arrivée de Kelbongoo à Bichat-Temple ! (Voir aussi pages ACTUS.)

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